Pourquoi le mal ? D'où vient-il ? Comment le diminuer ?
Question sans
fin ni fond que celle du "mal". Attardons-nous sur ce mystère, il le mérite.
Et si le mystère n'en était pas vraiment un ? Et si d'autres philosophes avaient déchiré le voile censé masquer Satan, et ne masquant personne ! Socrate, Spinoza, Schopenhauer, Hannah Arendt… ont compris ce qu'Albert Camus résume d'une formule lapidaire : "Le mal vient le plus souvent de l'ignorance".
Distinguons d'abord, assez arbitrairement, deux sortes
de "mal". Celui dit "naturel", catastrophes naturelles,
souffrances que les animaux se font entre eux, maladie sans cause humaine,
mort. Puis le mal moral, causé par l''homme. Ce
mal humain – souffrance
en relief infligée à autrui, souffrance en creux infligée à qui se voit
contrecarré dans l'entreprise d'un acte
positif – naît d'une part de l'ignorance de l'autre, ce que l'on nomme égoïsme,
ce défaut surplombant tous les autres ; d'autre part de l'ignorance au sens de
méconnaissance.
Le mal humain naît alors paradoxalement… du
bien que l'on désire pour soi. Et du libre arbitre dictant largement nos
comportements. D'où l'équation dérangeante Mal = Bien + Liberté.
Bien supposé ou réel, mais avec l'intérêt
personnel en priorité. Et le bambin charmant arrache tout innocemment les
ailes des mouches dans le seul but de se distraire. Et les nazis savaient
défendre une juste cause en anéantissant l'engeance juive. Et le sadique
n'agresse pas gratuitement : c'est son propre plaisir qu'il flatte. Et je
privilégie la satisfaction de mon
"Moi" ( mon bien être ou celui de ma tribu, mon idéologie, ma
bataille forcément juste ), au détriment d'un
"Soi" élargi au monde.
La philosophe
Hannah Arendt scandalisa lors du procès du nazi Eichmann. Elle déniait aucun
satanisme, aucune pensée démoniaque chez ce bourreau. Mais, purement, l'absence
de pensée. Eichmann ? Ignorance et obéissance d'automate. Hannah Arendt
voyait juste. Antérieurement, Torquemada * voulut sauver les âmes en brûlant
les corps. Et nos dirigeants adapteront une réponse pertinente, lorsqu'ils
entendront que les pseudo-terroristes islamiques s'imaginent, sincèrement
autant que faussement, missionnés par Allah qui saura les récompenser de leur
bonne action assassine. L'Islamiste est un saint au même titre que Torquemada !
Saints criminels, se méprenant sur l'attente de ce Dieu qu'ils outragent
pensant le servir. Causes de mal convaincues de bien faire.
Le manichéisme
régissant l'Occident accentue les effets
ravageurs de ces "biens" conçus dans la relativité et la
subjectivité. Ainsi la victime proclamée – à tort ou à raison, et qu'elle se
recommande du néo-féminisme, de l'anti-colonialisme, de mouvements écologiques,
de l'anti-religiosité etc. – ne
considère son intérêt que via la néantisation de ses opposants. "Tu
m'as fait du mal ( réalité ou fantasme) ; je ne peux m'en guérir qu'en
t'assassinant". Un mal pour un mal. Au nom du bien ! Pour corriger un
travers, répondre par un travers, parfois pire dans ses conséquences.
Et
qu'importe si, ailleurs, plus tard peut-être, d'autres pâtissent de notre
choix.
Spinoza prévient : "Nous ne désirons pas
une chose en tant qu'elle est bonne. C'est parce que nous la désirons que nous
l'estimons bonne".
Quatre constats encore :
- Indéniablement le malheur
rapproche et élève davantage que la joie ou la connaissance. Ainsi voit-on des
êtres matérialistes ou égoïstes, sourds à toute argumentation, aveugles à
l'exemplarité, s'élever spirituellement à la suite d'un cataclysme personnel (
qui pourra aussi, à l'opposé, les faire se recroqueviller sur un
"moi" déjà étriqué ). Le "mal" alors suscitera un bien, non
relatif à "moi", mais relevant du Bien commun. Le philosophe André
Comte-Sponville administre une éloquente illustration. Évoquant un bébé perdu à
six mois : "Jamais ma
femme et moi n'avions été aussi
malheureux. (…) Ce qui m'a aidé, c'est d'abord la volonté de
faire de cette souffrance une
occasion de m'améliorer,
de devenir plus humain, si possible, de faire en sorte que cette petite fille
que nous avions perdue n'ait pas vécu absolument pour rien" *.
- Est alors congédiée une entité, longtemps tenue pour
partiellement responsable du mal humain.
Satan, ce
diable de personnage présent dans toutes les cosmologies. Satan, qui se frotte
les mains de n'avoir rien à faire, et sans doute même pas à exister !
- Responsable, consciente,
dépassant son intérêt personnel, regardant non pas à ses pieds mais loin devant
elle, voici l'humanité invitée à livrer un combat capable de s'étaler sur
plusieurs dizaines de millénaires – un clin d'œil au regard de l'ancienneté et
de l'espérance de vie du genre humain. "Délivre nous du mal" évoluant
en "Aide-nous à nous débarrasser du mal". Mais c'est à nous que
revient le devoir et l'honneur, choisissant l'amour universel pour clef de
voute, de délivrer la terre du "mal".
Par exemple en soulageant la souffrance
d'autrui, et d'abord en ne la provoquant pas.
Dépasser le "mal" ? Question de
conscience. Question d'élévation. Ni l'une ni l'autre n'ont grand-chose à voir avec l'intelligence ; sinon celle du
cœur.
- Quid de la souffrance
naturelle sans responsabilité directe de l'homme ? Par exemple la mort, les
catastrophes naturelles, la souffrance que se font les animaux entre eux. Pourquoi ne pas envisager que sur
les millénaires venir, la liberté
humaine appliquée au Bien commun ne puisse en réduire l'impact ? Construire
hors des zones sismiques, favoriser la sélection d'espèces non prédatrices,
voire, un jour très lointain, non carni-
vores. Permettre à chacun
l'expression de ses talents au service du monde, et voir ainsi la mort non plus comme une
tragédie ni une délivrance, mais un aboutissement, la ligne d'arrivée d'un
parcours réussi.
Pareil sujet a le dos assez large pour
supporter deux conclusions.
- La plupart des exemples
rencontrés de mal né d'un "bien", et des myriades d'autres de la même
veine, ont en commun de s'exercer sur le terreau du monde de l'Intérêt général.
Au pied de l'arbre de la connaissance du bien et du mal.
Mais lorsque le
bien s'exprime à l'ombre de l'arbre de vie, alors il n'engendre aucun
"mal". L'immense et prometteur
territoire terrestre du "Royaume de Dieu" rend justice à
l'irréfutable supériorité des vue du Christ.
- Demeure – au minimum – cette question sans réponse : Dans sa toute puissance, Dieu ne pouvait-il pas imaginer un monde, imparfait bien entendu puisque sinon rien à "créer", mais où les animaux ne se dévorent pas entre eux, ni les hommes ne songent d'abord à s'étriper ? C'est tout le bi-millénaire débat sur la théodicée, où ne nous engagerons pas ici